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Une odyssée blanche

      A l’aube de ce printemps, la nouvelle était déjà parvenue au père de l’enfant. Bientôt il n’aurait plus d’autres choix que d’assumer sa paternité et ça, il en crèverait. Il se laisserait mourir de honte pour s'être affiché avec Lucie. Elle avait su l’envoûter et le faire pleurer d’amour des nuits entières passées sous son corps fiévreux. Lucie la misérable, Lucie la mendiante, Lucie la déesse... De toutes façons, elle le ferait pleurer jusqu’à la fin des jours et nul n’y pourrait. S’il restait près d'elle, en son sein si accueillant, tendre et mordant, il mourrait de faim, renié par sa famille. Lucie avait bien fait de lui cacher l'enfant du malheur qu’elle portait mais n'avait su le forcer à se marier aveuglément. Désormais il se savait futur père et son choix devenait pressant, emportant avec lui plusieurs destinées.
     Alors forcément, le lendemain il serait loin. Il entra dans la chambre et lui souleva le visage enfoui sous l’oreiller amer. Elle le pria tant qu’elle put de ne pas lui en vouloir et d’élever avec elle cet enfant dans l’amour tendre qui avait sût les unir eux parias aux extrêmes d'une société trop grande pour eux. Tremblant de sa fierté d’homme, il fit claquer sur sa joue une gifle qui la rougit et dont elle garda la marque plusieurs années sans que personne puisse deviner son origine et qui disparut d'un jour à l'autre tout aussi subitement qu'elle était apparue.

     Le père fut agréablement reçu, de retour dans sa famille et c’est lui-même qui s’enferma dans une solitude misérable. La pensée d’une femme peut obscurcir le destin d’un homme et il ne le devinait que maintenant. Après quelques jours passés loin de Lucie, l'esprit du père se troubla. Il prit d'abord l’habitude de ne plus se lever pour accueillir les hôtes de marque que se devait de respecter sa famille. Réprimé par les siens, il n'en alla que plus mal et cessa de sortir de sa chambre, restant la plupart du temps allongé. Il finit par repousser à jamais le moment de se relever. Chaque jour passait et, tant bien que mal, il survivait à la prostration malgré tous les présages des médecins. Son propre père, duquel il tenait la fierté qui l'avait fait renoncer à son amour, ne se déplaça jamais. A compter du jour où il s'enferma dans sa chambre, ils ne se revirent plus, le fils n'allant pas même voir la dépouille de son père s'enfoncer dans la terre.
      Sa mère ne lui pardonna jamais cette absence, et alors que les médecins continuaient à se succéder, elle prit la douloureuse décision de le faire interner. Il fut forcé à manger et son estomac oublié et mort ne put rien tolérer. Roulé en boule, il tenta en vain de vomir tout ce qu’il n’avait pas mangé et la douleur qu'il ressenti l’imprégna tant, qu’elle ne le quitta plus jusqu’au jour de sa mort. Sa mère revint le voir les dimanches, après la messe où elle priait pour lui de tout son cœur meurtri de mère veuve. Ce jeune père lâche, à tel point que nul chez lui ne connaissait son nouveau statut, ne fut pas plus courageux pour sa mère et ne lui donna l’occasion de le revoir que trois fois, s’enfonçant dans la nuque les couverts de son dernier repas, un samedi soir. Trois ans et quatre mois s’étaient écoulés avant qu’il ne s’écroule devant la fatalité d’être incapable de vivre sans Lucie.

Lucie mit au monde son fils en début d'été. Elle l'aima au premier geste qu'il fit vers elle, malgré son envie de haïr le fruit du disparu. Marie, une orpheline, avait emménagé chez elle pour remplacer le père dont l'enfant avait prit le nom. Arthur, né sous une chaleur accrue par le cloisonnement de sa maison, sentit naître un étouffement qui persisterait sa vie durant. Au peu de lumière qui traversait les persiennes, Marie coupa le cordon maternel. Lorsque le soir on voulut allumer la lumière, on s’aperçut qu’elle venait de vivre son dernier jour. Toutes sortes d’ampoules furent achetées mais aucune ne put marcher et l’on pensait la famille condamnée à errer sous la faible lueur des bougies tous les soirs.


         Arthur vécut ses premières années, assis, la tête tournée vers le plafond, ne parlant pas, bougeant peu, mais cherchant à comprendre ce qu'il manquait au plafond pour qu'on ne cessa d'y grimper. Trois ans et demi plus tard, alors qu'il n'avait encore jamais marché et sorti aucun son de sa bouche, il se leva percevant les premiers signes de ce que serait son existence. Sans qu'on y accorda la moindre attention, il se déplaça jusqu'à atteindre la jupe de Marie et alors qu'elle criait sa joie à Lucie, Arthur désigna la lampe d'un geste de la main et prononça le premier mot qui fit débuter la faible liste des paroles qu'il aurait dans sa vie. Personne ne sut jamais ce qu'il avait dit, le mot camouflé par le cri de Marie ne fut sûrement jamais répété malgré les demandes assourdissantes de son entourage les jours suivants.


           Arthur retomba dans le mutisme les deux années qui suivirent, ne se levant que pour mieux pointer du doigt la lampe vide de toute ampoule. Lucie tenta de mettre fin à cette obsession, durant tout ce temps. Elle commença par arracher la lampe du plafond mais Arthur continua de passer le plus clair de son temps assis en dessous du nouveau trou. La mère sortit alors le petit de la maison et tout en flânant, elle prit conscience de la non connaissance qu’Arthur avait du monde. Chaque jour elle inventa pour lui de nouvelles sorties, de nouvelles découvertes, lui montrant les autres enfants, les nombreux travailleurs, le train ou les animaux. Elle ne se désespéra jamais, quand le soir en rentrant, Arthur reprenait sa place et fixait le plafond. Pourtant un début d’après midi, elle dit à Arthur qu’il ne sortirait pas. Elle tint parole, ce jour là et ceux qui suivirent. Arthur n’en comprit jamais la raison. La soudaine prostration de Lucie, impliqua plus encore Marie dans l’éducation de l’enfant. Alors qu’il n’était qu’un être empli de haine et de peur envers ses semblables, elle vit en lui un être plein de compassion. Pour qu’il accepte la nature qu'elle entrevoyait, elle dût d’abord le détourner de son obsession maladive.

Elle se décida au début du mois d’Avril et retint chaque mois un peu d’argent sur ce qu'elle gagnait. En Décembre elle avait enfin réunit la somme.

Marie prit rendez vous pour le lendemain et s'endormit tout doucement, emplie du sentiment d'amener Arthur vers sa libération. L'après-midi suivant, peu avant quinze heures, elle proposa à Lucie d'aller voir un film. Arthur était désormais en âge de se surveiller, et la femme vieillissante fut peu difficile à convaincre. A peine furent elles parties que l'on sonna.

Un homme, l'allure salissante, le teint grisâtre de ceux qui vivent de leurs mains et de surcroît dans les taudis des pauvres gens. Arthur le fixait sans oser un seul mouvement, ce dont d'ailleurs il avait l'habitude. Lorsque le main de l'étranger s'allongea, Arthur surprit se plia sur ses jambes, et recroquevillé se mit à hurler à la mort ou à sa tentative. La paume ne laissa pourtant échapper qu'un feuillet, qui attrapé par le vent, glissa jusqu'aux pieds d'Arthur. Les paupières trop plissées pour voir quelque chose, Arthur restait toujours immobile. Laissant passé de longues secondes, l'homme se rendit compte peu à peu que l'enfant ne bougerait pas sans son intervention. Alors une voix à la hauteur de ce corps immense sortit tout droit du ventre de l'homme : "Hé, Ptiot faut pas flipper comme ça. Ouvre tes yeux y a la Marie qui te dit tout ça."


A peine le nom béni prononcé, Arthur entraperçu le papier, puis reconnut l'écriture. L'homme était électricien, et tout le temps qu'ils furent seuil chercha et expliqua la source de la panne obsédante. L’heure tournait et Arthur débarrassé du poids qui avait pesé sur lui toutes ses premières années, comprit qu'en Marie résidait bien plus que ce qu'il s'était berné à voir jusqu'à présente,elle était la femme, sa femme, celle qu'il aurait près de lui et sans laquelle rien n'existerait. L'amour qu'il avait terré alors qu'il était si évident, parut dans toute sa splendeur dans le coeur du jeune Arthur. Elle était l’origine de sa rédemption, elle était sa vie, il serait la sienne.

Une à une venait à lui les images de celle qu’il avait aimé en son premier jour, en son premier cri et qui venait de le faire renaître. Il aperçut l'heure et une paix profonde la gagna car il sut qu'elle serait très bientôt près de lui. Passé quelques secondes il se rendit compte qu'il n'était pas le seul à attendre, et il ne put vite plus tolérer la présence mesquine de cet homme qui avait le même désir que lui, alors qu'il se sentait le seul légitime. Il se débarrassa de l'étranger, lui promettant un mauvais sort si sa mère le trouvait là. Il laissa tout de même un mot prometteurs de nouveaux rendez vous qu'Arthur fit brûler à la chaleur toute neuve de l'ampoule. La haine revint quand il vit la peine se peindre sur le visage de sa bien aimée et la secouer par à coups. Plus jamais il ne serait ce qu’il avait été.

Comprenant qu’une nouvelle obsession n’était pas désirable, et persuadé que l'amour qu'il éprouvait ne serait pas sans retour, il put commencer une nouvelle vie faite de toutes sortes d’occupations. Il conquit le coeur de Marie dès le lendemain. Alors qu’elle était toujours sous l’effet du chagrin et avait noyé sa couverture sous les larmes, il vint lui apporter la sienne pour qu’elle puisse se couvrir. Elle le chassa sans regrets, occupée à son propre supplice... Arthur attendit, caché dans l’ombre de l’entrée près de trois heures qu’elle s’endormit pour venir la border de sa tendre affection. Le lendemain alors qu’elle lui rendait sa couette, le chagrin l’avait quitté et ne la retrouverait jamais. Sur le sourire qu'elle lui fit ce matin là, l'amour était toutefois dominé par un autre sentiment qu'Arthur comprit instantanément. La confiance que sa mère avait posée en elle avait porté ses fruits et jamais elle n'irait la trahir.

Un mois plus tard, Arthur fit ce qu'il n'avait encore jamais fait et qu'il ne referait plus, il abdiqua.

Il se persuada qu'il était mieux pour leur amour d'être enterré vivant, et il se mit à la recherche d'un homme qui pourrait prendre soin de Marie, l'amener loin de lui et servir de cimetière à ses rêves, alors il pensa qu'il pourrait avancer.
Arpentant les lieux où se trouvaient d'honnêtes travailleurs, il passait parfois des heures entières à parler avec chacun d'entre eux. Il avait beau avoir renoncé, il savait qu'il lui fallait trouver un bijou taillé sur mesure pour éloigner Marie. Il le trouva huit mois plus tard, jeune avocat, passionné mais riche, ambitieux mais généreux, tendre et fort.

La semaine suivante, elle quittait le domicile familial pour s'installer avec lui. Arthur la remplaça dans les tâches ménagères et s'arrangea pour que sa mère ne change en rien sa façon de vivre. Sa mère eut les discussions qu'elle avait jusqu'alors avec Marie, avec Arthur, continua ses anciennes sorties mais avec son fils. Il n'y eut plus une seule tâche qui lui échappa. Dépassant chaque jour son rôle, il laissa Lucie sans rien à faire. Contrairement aux bienfaits qu'il avait pensé lui apporter en la débarrassant de ses soucis, il l'avait rendu inutile et elle s'en rendait compte. Il n'est rien de pire pour un homme de ne servir à rien ni à personne, et peu à peu la mort gagna du terrain dans le coeur de Lucie. Elle s'était laissée dépérir chaque jour un peu plus pour ne laisser que quelques souffles qu'il lui fallait désormais économiser avec prudence.

Arthur s'aperçut très tard du peu d'énergie qu'il restait à sa mère, et il se mit en quête d'une manière de la rattacher au fil de sa vie. Profitant d'une des absences quotidiennes de Lucie, Arthur prépara sa valise. Lorsqu'elle fût prête, il sorti d'un tiroir ce qu'il avait économisé en prévoyance de ce jour. Deux heures plus tard, rentrant tout juste chez elle, Lucie alla s'effondrer sur le lit. Elle resta là, mourante jusqu'aux dernières heures du soir. Elle n'attendait plus qu'un au revoir à l'enfant qu'elle avait élevé pour lâcher le fil ténu de l'existence, mais celui ci ne se montrait pas. Quand elle comprit qu'il était parti, elle sut qu'il reviendrait tôt ou tard. Alors, sa mort attendrait car il était hors de question de mourir sans avoir embrassé son fils unique.

Arthur,avant de partir, avait pris soin de remplacer chaque câble et chaque lampe pour redonner vie à la lumière du foyer. Laissant sa maison tel qu'il ne l'avait jamais connue et ne la connaîtrait jamais, il était partit pour laisser à sa mère un fil auquel se raccrocher pour vivre : l'espoir de revoir un jour son unique fils.

Arthur voyagea comme il put, l'esprit léger car lorsqu'il avait franchi la porte de chez lui il avait eut la sensation d'accomplir enfin sa destinée. Tantôt en train, tantôt en voiture, il rencontrait chaque jour de nouvelles personnes et se sentait de plus en plus serein, accompli, et proche d'un but dont il n'avait pas vraiment conscience. Il passa rapidement au Luxembourg où il semblait faire bon vivre mais semble t'il pas assez.
Il partit alors pour l'Italie, avant de la quitter à son tour pour l'Espagne, puis le Portugal, l'Angleterre, le Danemark, et enfin l'Allemagne. De chaque voyage Arthur sorti plus fort, aguerri et possesseur d'une connaissance nouvelle. A l'abattoir public d'Esch-sur-Alzette, il apprit l'art et le devoir du travail bien fait. A l'université de Sassari il connut les mathématiques, la physique et la chimie. A Chinchón, il se fit maître de l'alcool. La patience dont il avait toujours manqué, il la gagna près de l'olivier d'Algarve et du labyrinthe de Leeds Castle. Nyhavn lui permit de se frotter à la vulgarité et aux bas fonds, dans lesquels il se débrouilla étonnement bien, se mélangeant avec délice parmi les voleurs, putes et autres condamnés. 

Puis aussi rapidement qu'il était parti, il rentra chez lui. Ce qui le décida à retourner en France n'avait rien avoir avec son apprentissage, il avait simplement trouvé le chemin que prendrait sa vie.

Pendant son voyage il avait accumulé assez d'argent pour racheter une bonne partie de la ville, mais il n'en fit aucun usage, le rangeant dans un coin. Tout ce qu'il acheta fut un modeste studio en plein centre ville dont il était tombé amoureux de la vue. Ne voulant retourner chez sa mère, il s'y était complètement installé et n'était même pas retourné la voir pour lui apprendre son arrivée. Aucune affaire ne fut installée, aucun meuble. Il vécut dans le dénuement le plus total, sortant rarement. Les voisins ne surent jamais qu'ils avaient un nouvel habitant dans l'immeuble.


La seule personne qui le remarqua fut une enfant. Chaque jour, de sa fenêtre, elle le voyait traverser la rue pour déposer une lettre devant la maison d'en face. Bien que très jeune, elle devina sans mal la nature de ces missives glissées juste après le départ du jeune avocat. Marie prit rapidement plaisir à recevoir chaque matin un billet doux non signé. Elle embrassait son mari, lui souhaitait bonne journée et attendait près de la fenêtre. Pourtant jamais elle n'avait vu le mystérieux dépositaire qui profitait toujours d'un moment d'inattention. Elle tournait la tête, apercevait le mystérieux papier qu'elle s'empressait de lire et sentait dans l'écriture, celle de l'homme qui la plongerait où nul ne saurait aller seul.

Parallèlement, Arthur retrouvait le mari dans la journée et gagnait sa confiance. Lorsque cela fut fait, il glissa la malencontreuse aventure financière qui le laissait à la rue et c'est le mari lui même qui le fit s'installer chez eux. Arthur ne perdit pas pour autant l'habitude des lettres anonymes et Marie fut plongée dans le doute le plus complet. Oppressée, elle sentit la douleur l'accabler dès le deuxième jour. Celle ci fut de courte durée, Arthur s'empressa de mettre fin à son doute lorsqu'il vit son état et sans un mot elle s'offrit à lui comme il s'offrait à elle. Le soir, lorsque le mari rentra, il les trouva encore au lit, ne se souciant guère de sa présence.Déboussolé, il prit ce spectacle comme une évidence, le tableau d'un amour qui avait toujours été présent et dont il n'avait plus qu'à s'effacer.

Ce jour là, Marie et Arthur partirent chez la mère du jeune homme, tandis que le mari délaissé se jetait par la fenêtre de cette chambre où venait d'être conçu le premier et dernier enfant du couple.

Arthur était persuadé qu'en rentrant chez lui avec Marie, la vue de leur amour rendrait la vie à sa mère et il tremblait de joie à l'idée de lui annoncer. Malheureusement le scandale et la honte les avaient précédé et la mère leur ferma la porte. Après des heures de supplications, elle ouvrit pour leur jurer de ne pas s'éteindre avant d'avoir réussi à les séparer et les invita à s'installer chez elle. Arthur espéra que cette haine s'éteindrait d'elle même et accepta l'invitation.

L'électricité ne fonctionnait plus et nul n'aurait pût dire depuis quand, de sorte que la lueur des bougies était seule à les éclairer en cet hiver. A toute heure, Arthur veillait à ce qu'elles soient allumées car à chaque extinction Marie sentait l'ombre du malheur se lever derrière elle.

Durant neuf mois, la cohabitation fut rude, Lucie n'émettant aucun son en leur présence, si ce n'est des cris barbares quand, eux, souhaitaient parler. Lorsque Arthur le Second naquit, son père comprit que rien ne changerait dans le jugement de sa mère. Avant même le premier cri du nouveau né, Lucie s'était saisie de son couteau le plus tranchant et l'avait planté dans le lange ensanglanté.

Arthur avait eu toute la peine du monde à maîtriser sa mère et à l'attacher. Mais il avait eu tout le bonheur du monde à s'apercevoir que le coup avait manqué son fils. Le soir même, Arthur, Marie et l'enfant partaient pour le Danemark où Arthur s'était senti chez lui dès son premier voyage tout en ressentant un vide qu'il était reparti combler. Cette fois, alors qu'il avait 17 ans, il se savait près à y vivre avec sa famille.

Arthur laissa toute sa fortune à sa mère, puis il prit Marie par la main, attrapa Arthur le Second qu'il fixa sur le dos de sa mère et ils partirent à pied. Le voyage dura un mois. Quelque fois des villageois les aidaient, les prenant dans leur chariot ou leur donnant de quoi se nourrir. Arthur les payait avec le rire de son fils qui emplissait si bien les coeurs, qu'il amenait souvent une larme à se percher dans les yeux des gens. Ils choisirent de s'installer à la capitale et où ils vendirent la plupart de leurs affaires pour s'acheter un jeune chiot. Pendant une année entière, ils vécurent au fond d'une impasse, avec pour seul toit les étoiles. Arthur le Second avait droit à une succession de robes et de foulards de sa mère pour le protéger du froid et de la pluie. Le chien avait été dressé à guider quiconque dans les rues de la ville et il en connaissait désormais tous les dangers. Ils le vendirent à une jeune et riche aveugle et, avec l'argent gagné, s'achetèrent d'autres chiots. Leur élevage s'agrandit peu à peu, en même temps que leur renommée. Il devint si important que Marie put vite s'occuper pleinement leur fils sans avoir rien d'autre à faire.

Mais Arthur était tiraillé. Un doute le rongeait, le dévorait et donnait à sa vie la couleur d'un enfer Son fils aurait très bien pût être celui du jeune avocat et cette vérité avait éclaté dans toute sa logique quand les yeux d'Arthur le Second étaient restés désespérément bleus. Il en était arrivé à regretter d'avoir empêché la lame d'avoir atteint son but. Il ne rentrait désormais que rarement dans la maison qu'ils s'étaient offerts, et le plus souvent ivre d'une peine trop lourde pour lui.

Un soir de printemps,une lampe du nouveau domicile s'était mise à grésiller et avait cessé de fonctionner. Ce mystère fit se lever Arthur le Second et il marcha jusqu'à la lampe. Il tentait désespérément d'atteindre l'ampoule quand son père était rentré. Il l'avait alors pris dans ses bras, soulevé de terre et lui avait révélé la lumière.


L'éducation d'Arthur le Second fut d'abord assurée par ses parents. Quand l'argent vint à rentrer en grande quantité, ils passèrent le relais aux meilleurs professeurs à domicile de la région. Il fut totalement isolé d'un monde que ses parents avaient jugé, à sa place, trop dur pour lui. Lorsqu'il fut temps de choisir une profession, ses parents le poussèrent vers la médecine. Pour la première fois, les cours à domicile étaient insuffisants et il se mit à quitter chaque jour le domicile familial pour l'école de la capitale. Il découvrit la vie d'un vaste monde qu'on lui avait trop longtemps caché, et malgré les réticences de ses parents il passa plusieurs nuits loin de chez eux.

Cette liberté trouvée et trop souvent brimée fut à l'origine de sa première décision personnelle. Une fois ses études terminées, alors qu'il devait choisir un lieu d'exercice, le médecin de la commune disparut mystérieusement. Alors que ses parents voyaient là l'occasion de continuer à vivre ensemble, il opta contre toute attente pour un stage en France. Nul ne pouvait l'en empêcher, néanmoins ses parents le tentèrent et il s'enfuit la nuit même.

Quelques jours plus tard, Arthur le Second envoya une lettre à ses parents pour les rassurer sur son état de santé et leur donner une adresse. Il avait trouvé une place comme aide soignant personnel d'une vieille dame très proche de la mort et avait la chance d'être nourri et logé dans son sombre appartement.

Le jour même où ils reçurent cette lettre,  le vieux couple conçut un second enfant. Durant quatre mois ils reçurent des lettres régulières du jeune homme qui appréciait l'univers de cette grand-mère un peu folle, ils partageait beaucoup de choses et il promettait de venir leur rendre visite à la naissance de son petit frère ou de sa petite soeur. Celui ci ne vit jamais le jour et cette fausse couche entraîna la mort de Marie. Plus aucune lettre de son fils ne parvint à Arthur, effondré, qui passa deux mois dans la tourmente. Finalement, il se décida à vendre son affaire et repartit pour la France où il alla directement à l'adresse que lui avait donné son fils.

Personne ne répondit lorsqu'il sonna, et après trois heures d'attente interminable il remit à plus tard sa visite. Il traversa la ville pour prendre des nouvelles de sa mère. Lorsqu'il entra dans le hall de l'immeuble on le reconnut aussitôt et on lui expliqua que sa pauvre mère avait déménagé juste après son départ. Le seul à avoir eu de ses nouvelles était un voisin mourant mais amoureux qui ne les avait jamais partagées. Arthur frappa à sa porte et fut reçu par un homme atterré, une ombre parmi les vivants aux yeux endoloris par le passage répété de vieilles paumes fripées. Il lui raconta que Lucie était morte en prison le soir même où elle avait été arrêtée. Deux mois plus tôt, elle avait tué un homme de sang froid.

Sa victime reposait près d'elle au cimetière car, dit-on, ils étaient de la même famille. Le soir même, Arthur se tirait une balle dans la bouche, rongé par la remord de ne pas être mort le même jour que tous ceux qu'il avait aimé.

 

 

 

 

 

 

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